À l’occasion de la Journée internationale de lutte contre l’utilisation des enfants soldats, le 12 février, la situation au Mali reste marquée par une progression documentée des cas de recrutement d’enfants par des acteurs armés. Les derniers rapports des Nations unies montrent à la fois une aggravation des chiffres, mais aussi des efforts de prévention et de réintégration qui peinent encore à inverser la tendance.
La question des enfants soldats demeure l’une des violations les plus graves des droits de l’enfant en contexte de guerre. Elle heurte à la fois le droit international humanitaire, les conventions relatives aux droits humains et les principes moraux fondamentaux.
Au Mali, pays confronté depuis plus d’une décennie à une instabilité sécuritaire durable, cette réalité ne relève pas du passé. Elle continue d’être documentée par les mécanismes onusiens de surveillance.
À l’heure de la 25ème édition de la Journée internationale dite de la « main rouge », qui marque l’entrée en vigueur en 2002 du traité interdisant l’implication des enfants dans les conflits armés, le bilan apparaît contrasté. Si les normes et les engagements sont réels, la protection effective reste incomplète.
Une hausse confirmée des cas
Le dernier rapport du Secrétaire général des Nations unies sur les enfants et le conflit armé au Mali, publié le 9 janvier 2025, couvre la période allant du 1er avril 2022 au 31 mars 2024. Il s’agit du cinquième rapport spécifique consacré au pays dans le cadre du mécanisme mis en place par la résolution 1612 du Conseil de sécurité. Le document repose sur des cas vérifiés selon une méthodologie stricte et ne retient que les situations confirmées par l’équipe spéciale de pays.
Sur cette période, 1 052 enfants ont été confirmés comme ayant été recrutés et utilisés par des forces ou groupes armés. Le chiffre marque une hausse notable par rapport aux 901 cas vérifiés lors du cycle précédent. Le Secrétaire général relève une augmentation significative par rapport au cycle antérieur. Sur la base des données vérifiées, la moyenne mensuelle s’établit désormais à environ 44 enfants concernés, contre 38 lors du cycle précédent.
Les garçons représentent l’écrasante majorité des cas, mais la situation des filles conserve une gravité particulière. Moins nombreuses statistiquement, elles sont fréquemment affectées à des tâches domestiques ou logistiques et exposées à des violences sexuelles pendant leur association avec les groupes armés. Les cycles de vérification onusiens recensent des enfants âgés de 4 à 17 ans, ce qui confirme que le phénomène touche aussi des enfants très jeunes.
Le rapport met aussi en évidence la diversité des acteurs impliqués. Les groupes armés signataires du défunt Accord pour la paix et la réconciliation de 2015 figurent parmi les principaux auteurs documentés, aux côtés de groupes extrémistes armés notamment le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et l’Etat islamique au grand Sahara (EIGS). Des cas sont également attribués aux Forces de défense et de sécurité nationales ainsi qu’à des milices communautaires.
Engagements juridiques
Face à ce phénomène, le Mali n’est pas dépourvu d’engagements juridiques. Le pays a adhéré aux principaux instruments internationaux destinés à protéger les enfants contre leur implication dans les conflits armés.
La Convention relative aux droits de l’enfant adoptée en 1989 établit un socle de garanties fondamentales et reconnaît le droit de l’enfant à être protégé contre toute forme de violence, d’exploitation et d’abus. Cette convention est juridiquement contraignante pour les États parties, dont le Mali.
En complément, le Protocole facultatif concernant l’implication des enfants dans les conflits armés renforce explicitement l’interdiction. Entré en vigueur le 12 février 2002, il élève à 18 ans l’âge minimum pour la participation directe aux hostilités et impose aux États de prendre toutes les mesures possibles pour empêcher le recrutement par des groupes armés non étatiques. En y adhérant, le Mali s’est engagé non seulement à interdire l’enrôlement de mineurs, mais aussi à prévenir, sanctionner et réparer ces violations.
Par ailleurs, le dispositif onusien de suivi s’appuie sur les résolutions 1612, 1882 et 2427 du Conseil de sécurité, qui ont institué un mécanisme de surveillance et de communication de l’information sur six violations graves commises contre les enfants en temps de conflit, dont le recrutement et l’utilisation par les groupes armés. Le Mali est intégré à ce mécanisme depuis plusieurs années.
Le pays a également souscrit aux Principes de Paris, qui définissent des lignes directrices pour la libération et la réintégration des enfants associés aux forces et groupes armés. Ces principes insistent sur l’accompagnement psychosocial, la réinsertion scolaire et la réintégration communautaire.
Dans son rapport, Antonio Guterres salue cette adhésion tout en invitant les autorités maliennes à aller plus loin. « Je demande au gouvernement de transition de souscrire aux Principes de Vancouver sur le maintien de la paix et la prévention du recrutement et de l’utilisation d’enfants soldats », affirme-t-il. Les Principes de Vancouver visent à renforcer l’intégration de la protection de l’enfance dans les opérations de paix et les dispositifs de sécurité. Leur adoption constituerait un signal politique supplémentaire et un cadre opérationnel utile.
Dans le même esprit, le Secrétaire général appelle à une évolution du droit interne malien en insistant sur la révision du projet de loi sur la protection de l’enfance afin « d’ériger en crime » le recrutement et l’utilisation d’enfants, notamment ceux âgés de 15 à 17 ans, ainsi que les autres violations graves commises contre des enfants.
Le code pénal adopté en décembre 2024 définit, en son article 242-85, le recrutement et l’utilisation d’enfants de moins de 18 ans dans les forces de sécurité ou des groupes armés. L’infraction est punie des peines prévues à l’article 242-83, soit une réclusion pouvant aller jusqu’à dix ans.
Des causes enracinées dans la crise multidimensionnelle
Cependant, le droit ne suffit pas à lui seul à empêcher les recrutements. Les Nations unies soulignent que les causes observées au Mali sont largement enracinées dans la dégradation des conditions de vie.
Le recrutement se fait majoritairement au niveau communautaire et s’explique souvent par la détresse économique des familles. Lorsque les ménages ne peuvent plus couvrir les besoins essentiels, certains enfants rejoignent des groupes armés dans l’espoir d’obtenir nourriture, protection ou revenus.
Le rapport met en lumière un facteur déterminant : la fermeture massive d’écoles pour raisons sécuritaires. 1 788 établissements étaient fermés durant la période étudiée, selon les données vérifiées par les Nations unies. « L’école constitue à la fois un espace de protection et un facteur de résilience sociale. Lorsqu’elle disparaît, le risque de basculement augmente. Les enfants déscolarisés deviennent plus visibles, plus disponibles et plus vulnérables aux pressions des recruteurs », explique un acteur humanitaire.
L’insécurité alimentaire, la faiblesse des services sociaux, les déplacements de population et l’effritement des structures communautaires traditionnelles aggravent encore cette exposition.
« Dans certains cas, les familles n’ont pas dissuadé leurs enfants de rejoindre des groupes armés, voire les y ont encouragés pour des raisons de survie ou de protection locale », poursuit notre interlocuteur.
Obstacles persistants
Plusieurs obstacles structurels freinent aujourd’hui l’éradication du phénomène au Mali. D’abord, l’insécurité persistante dans de nombreuses zones limite l’accès des acteurs étatiques et humanitaires. Ensuite, la fragmentation des groupes armés complique le dialogue et les engagements de cessation de recrutement.
Par ailleurs, l’impunité demeure un facteur aggravant. Lorsque les recruteurs ne sont pas poursuivis ou sanctionnés, le caractère dissuasif de la norme disparaît. Les mécanismes judiciaires spécialisés restent insuffisamment mobilisés.
Parallèlement, les programmes de réinsertion souffrent parfois de financements limités. Or, sans accompagnement durable, les enfants libérés risquent d’être de nouveau enrôlés.
Un autre défi réside dans la stigmatisation. Les enfants sortis des groupes armés sont parfois rejetés par leur communauté. Cette exclusion sociale compromet la réintégration et favorise les retours vers les groupes armés qui, paradoxalement, offrent un sentiment d’appartenance.
Leviers d’actions
À l’échelle mondiale, le rapport du Secrétaire général publié le 17 juin 2025 sur les enfants et les conflits armés, couvrant l’année 2024, confirme que si le recrutement reste à un niveau très élevé avec 7 402 cas vérifiés, la libération progresse également.
Plus de 16 482 enfants ont bénéficié d’un appui de protection ou de réintégration au cours de cette seule année. Cela démontre que les mécanismes de négociation, de libération et de prise en charge peuvent produire des résultats lorsqu’ils sont soutenus.
Selon l’analyste politique et sécuritaire Oumar Sidibé, les leviers identifiés au Mali pour lutter contre le phénomène passent, entre autres, par le renforcement des poursuites judiciaires, la réouverture sécurisée des écoles et l’appui économique aux familles vulnérables.
« La formation des forces de sécurité, l’intégration des standards internationaux dans les doctrines opérationnelles et la coopération avec les mécanismes onusiens constituent également des axes déterminants », souligne-t-il.
Pour lui, la prévention communautaire apparaît également comme un pilier essentiel. « Plus les communautés sont informées, soutenues et associées aux stratégies de protection, plus le recrutement peut être détecté et découragé en amont », conclut M. Sidibé.
Mohamed Kenouvi
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