La fermeture de la frontière terrestre entre le Mali et la Mauritanie, annoncée par Bamako à la fin du mois d’octobre 2025, agit comme un révélateur cruel de la fragilité des équilibres sahéliens. Elle n’est pas seulement un acte administratif, ni même un simple outil de pression diplomatique : elle symbolise le point de rupture d’une relation bilatérale longtemps présentée comme stable, mais profondément traversée par les soupçons et les non-dits.
Bamada.net-Au moment où la tension monte, le discours du président mauritanien, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, prononcé depuis les confins de Bassikounou et d’Adel Bagrou, prend les allures d’une tentative de rétablir l’essentiel : rappeler aux populations que les crises politiques ne peuvent effacer des décennies de voisinage et de solidarité.
Un président obligé de calmer sa propre opinion publique
Dans les villages de l’Est mauritanien, la fermeture de la frontière a provoqué un choc immédiat. Les éleveurs, premiers touchés par la rupture des axes de transhumance vers le Mali, ne comprennent pas pourquoi leurs troupeaux se retrouvent soudainement privés d’accès aux pâturages où, chaque année, ils trouvent l’essentiel de leur alimentation.
Face à cette colère, le président mauritanien a adopté une posture rare dans le jeu politique régional : il a choisi la pédagogie plutôt que la surenchère.
« On ne peut pas exiger d’un pays en guerre les comportements d’un pays en paix », a-t-il rappelé en substance. Une manière d’expliquer que les décisions de Bamako, même abruptes, sont motivées par une situation exceptionnelle.
Ce discours n’était pas adressé au Mali, mais bien à ses propres citoyens, qui voient leurs réalités quotidiennes bousculées. En d’autres termes, El Ghazouani a tenté d’éviter que l’émotion n’emporte la raison.
Le Mali, entre défi sécuritaire et affirmation de souveraineté
Côté malien, la décision de fermer la frontière est d’abord un message politique : montrer que l’État refuse d’ignorer ce qu’il considère comme des failles sécuritaires persistantes le long des 2 000 km de frontière commune. Depuis plusieurs années, Bamako estime que certains groupes armés profitent de zones du territoire mauritanien pour se replier, se soigner ou reconstituer leurs capacités opérationnelles.
Ces accusations, qu’elles soient fondées ou non, ont fini par façonner la perception des autorités maliennes : la frontière n’est plus un simple trait sur la carte, mais un espace vulnérable, potentiellement instrumentalisé par des acteurs armés.
Dans ce contexte, la fermeture apparaît comme une manière de reprendre le contrôle, de marquer une volonté de souveraineté et de contraindre Nouakchott à réévaluer certains comportements jugés ambigus.
Les populations, éternelles victimes des rivalités étatiques
Comme toujours, ce sont les peuples qui payent le prix des décisions politiques.
En Mauritanie, l’économie pastorale—véritable colonne vertébrale du pays—est frappée de plein fouet : les éleveurs se retrouvent confrontés à une crise brutale, risquant d’entraîner des pertes de bétail, une hausse de la pauvreté et une pression accrue sur les ressources locales.
Au Mali également, les répercussions sont nombreuses : circuits commerciaux paralysés, marchés frontaliers désertés, familles séparées, activités transfrontalières stoppées net. Pour les communautés vivant de part et d’autre de la frontière, cette décision représente une rupture violente avec un mode de vie séculaire.
La crise actuelle rappelle une évidence trop souvent ignorée par les responsables politiques : le Sahel n’est pas une série de frontières, mais un espace de mobilité et d’interdépendance. Quand une frontière se ferme, ce sont des vies entières qui vacillent.
Un recul historique face à l’esprit de 1963
La relation entre le Mali et la Mauritanie repose sur un socle juridique essentiel : la Convention d’établissement et de libre circulation signée en 1963. Ce texte, visionnaire pour l’époque, consacrait la liberté d’installation, de travail et de circulation pour les ressortissants des deux pays.
Aujourd’hui, cette avancée est mise à mal.
Entre expulsions de commerçants, refoulements de migrants, tensions administratives et fermeture stricte des frontières, l’esprit de 1963 semble relégué au second plan. Les gestes symboliques se multiplient, mais l’élan de coopération se perd.
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Cette situation est d’autant plus préoccupante que les deux pays revendiquent, depuis toujours, une fraternité fondée sur la culture, la religion, les alliances matrimoniales et les échanges commerciaux.
Pour sortir de la crise : revenir à la raison, pas aux émotions
En rappelant que « les pays voisins ne peuvent pas se déplacer », El Ghazouani a mis le doigt sur la vérité que certains responsables politiques préfèrent ignorer : la géographie impose la coopération.
Le Mali et la Mauritanie peuvent traverser des tensions, mais aucune des deux nations ne peut durablement se détourner de l’autre. Les États passent, les régimes changent, mais les populations restent. Les liens humains, eux, ne se ferment pas d’un décret.
Il est temps d’admettre que la fermeture des frontières n’est pas une solution durable. Elle peut être un signal politique, mais elle ne doit pas devenir un mur.
Les défis actuels du Sahel—terrorisme, pauvreté, fragilité institutionnelle, crise économique—exigent au contraire plus de coopération, plus de dialogue, plus d’intelligence politique.
L’avenir du Sahel exige des ponts, pas des barrières
Le Mali et la Mauritanie sont condamnés à vivre ensemble, non par contrainte, mais par histoire, par culture et par nécessité.
Il appartient aux dirigeants des deux pays de transformer la crise actuelle en opportunité de reconstruire une confiance renouvelée.
Le Sahel n’a pas besoin de nouvelles fractures.
Il a besoin d’une vision commune, d’un leadership responsable et d’un dialogue franc.
Il a besoin de dirigeants capables d’agir pour leurs peuples plutôt que contre leurs voisins.
Et surtout, il a besoin de se souvenir d’une vérité simple et immuable :
une frontière peut se fermer, mais un peuple frère ne se renie jamais.
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Ladji Djiga Sidibé
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Source: Bamada.net
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