Les autorités de transition du Mali, du Burkina Faso et du Niger, affirmant leur souveraineté, ont créé l’Alliance des États du Sahel (AES) le 16 septembre 2023, marquant un tournant dans l’histoire politique de la région. Retrait de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) et de la CPI (Cour pénale internationale), redéfinition des alliances, création d’instruments économiques et médiatiques : ces choix reflètent leur volonté de souveraineté. Mais quelles conséquences ces décisions auront-elles pour les populations sur les plans politique, économique, sécuritaire et social ?
Souveraineté. Ce mot est au centre des discours des autorités de transition du Mali, du Burkina Faso et du Niger. De simple slogan politique, il est devenu un ressort majeur de la recomposition géopolitique au Sahel. Ces trois pays sont réunis au sein de la Confédération des États du Sahel (AES) depuis le 6 juillet 2024, autour d’un destin présenté comme commun. Cette alliance a pour ambition de les unir sur les plans politique, sécuritaire, économique et social. La Charte de l’AES (Liptako-Gourma) précise que « l’objectif visé par la Charte est d’établir une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle entre les Parties contractantes ».
Une genèse marquée par des ruptures
La genèse de l’AES s’inscrit dans un contexte de profondes transformations politiques. Au Mali, l’ancien président Ibrahim Boubacar Keita a présenté sa démission le 18 août 2020 aux militaires du Comité national pour le salut du peuple (CNSP), dirigé par le colonel Assimi Goïta. Cette décision est intervenue après plusieurs mois de contestation populaire menée par le M5-RFP (Mouvement du 5 Juin-Rassemblement des forces patriotiques) dans les rues de Bamako.
Bah N’Daw, colonel-major à la retraite et ancien ministre de la Défense, a été désigné président de la Transition le 21 septembre 2020 par un comité mis en place par le CNSP, pour diriger le pays durant une période de transition de 18 mois. Toutefois, il a été écarté du pouvoir le 24 mai 2021 par le colonel Assimi Goïta, qui est devenu officiellement président de la Transition le 8 juin 2021, après avoir prêté serment devant les membres de la Cour constitutionnelle.
Au Burkina Faso, le président Roch Marc Christian Kaboré est renversé le 24 janvier 2022 par les militaires regroupés dans le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR). Le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, président du MPSR, devient président de la Transition burkinabè avant d’être remplacé par le capitaine Ibrahim Traoré le 30 septembre 2022, à la suite d’une mutinerie. Au Niger, le président Mohamed Bazoum est renversé le 26 juillet 2023 par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), présidé par le général d’armée Abdourahamane Tiani. Face à cette situation, la CEDEAO annonce son intention d’intervenir pour rétablir le président Bazoum. Le Mali et le Burkina Faso ont alors adressé un avertissement conjoint le 31 juillet 2023, affirmant qu’une éventuelle intervention militaire au Niger reviendrait à leur déclarer la guerre. Dans ce contexte, les trois dirigeants militaires se sont réunis pour la première fois au Niger et ont signé la Charte de Liptako-Gourma le 16 septembre 2023, créant officiellement l’Alliance des États du Sahel. Cette alliance devient, le 6 juillet 2024, une Confédération.
La Confédération des États du Sahel (AES), en réunissant le Mali, le Burkina Faso et le Niger sous une même bannière de souveraineté, marque un tournant inédit au Sahel. Elle pourrait ouvrir la voie à une fédération, voire à un État unitaire, si la coopération politique, économique et sécuritaire des trois pays s’approfondit. L’AES n’est toutefois pas la première confédération en Afrique occidentale. Il y a eu la Confédération sénégambienne (Sénégal et Gambie), qui a existé entre 1982 et 1989, mais qui a disparu en raison de désaccords sur le leadership et la répartition des pouvoirs. L’AES pourrait, elle aussi, être fragilisée par des conflits de leadership, et sa pérennité dépendra de l’engagement des futurs dirigeants à maintenir cette coopération.
Retrait de la CEDEAO : un départ stratégique
Sur le plan politique, le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont retirés de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Dans un communiqué conjoint publié le 28 janvier 2024, ils ont justifié leur départ en dénonçant une organisation jugée « instrumentalisée » et éloignée des réalités sécuritaires et politiques du Sahel. Historiquement, la CEDEAO a déjà eu recours à des interventions militaires pour restaurer l’ordre constitutionnel, notamment en Gambie le 19 janvier 2016. En quittant cette organisation, les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ne seront plus tenus de respecter le protocole additionnel de la CEDEAO qui soutient que le pouvoir s’acquiert par des élections démocratiques. Ce retrait pourrait ainsi sécuriser le processus de transition des trois pays de l’AES et écarter toute menace extérieure directe susceptible d’influencer leur trajectoire politique.
BCID-AES, la trajectoire vers l’autonomie financière
Sur le plan économique, le retrait de l’Alliance des États du Sahel (AES) de la CEDEAO entraîne des conséquences notables. Les États membres ne peuvent plus bénéficier des projets et programmes communautaires de développement soutenus par la CEDEAO, en grande partie financés par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Cette rupture prive ainsi l’espace AES de certains mécanismes de financement et d’appui technique essentiels.
Conscients de ces enjeux, les dirigeants de l’AES ont engagé la mise en place de mécanismes alternatifs visant à renforcer l’autonomie économique de la confédération. Parmi eux figure la création de la Banque confédérale pour l’investissement et le développement (BCID-AES), appelée à financer des projets structurants dans les domaines des infrastructures, de l’énergie et du développement productif à l’échelle confédérale.
À long terme, cette dynamique pourrait ouvrir la voie à une réflexion plus large sur la souveraineté monétaire, avec l’hypothèse d’une sortie de la BCEAO et la création d’une monnaie propre à l’AES. Une telle évolution marquerait une étape supplémentaire dans la quête d’autonomie économique et financière des États membres. Elle poserait toutefois d’importants défis en matière de stabilité macroéconomique et de gouvernance financière.
La Force unifiée de l’AES à l’épreuve des défis sécuritaires
Depuis les ruptures successives avec la France et le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger du G5 Sahel, les pays du Liptako-Gourma ont opté pour une coopération sécuritaire conjointe avec la création de la Force unifiée de l’AES (FU-AES). Devenue opérationnelle le 20 décembre 2025, cette force vise à lutter contre le terrorisme dans le Liptako-Gourma, sans appui militaire français. La crise de carburant au Mali lui offre l’occasion de démontrer sa capacité opérationnelle. En effet, depuis septembre 2025, le Mali est confronté à une pénurie de carburant. Dans plusieurs villes, y compris Bamako, les populations font la queue pendant des heures pour se ravitailler, conséquence directe des attaques répétées contre les convois de citernes.
Dans son adresse à la Nation à l’occasion du Nouvel An 2026, le général d’armée Assimi Goïta a levé toute équivoque en déclarant : « Depuis plusieurs mois, notre pays subit d’importantes perturbations dans son approvisionnement en carburant, consécutives à des attaques répétées contre des convois vitaux. »
Face à cette situation, la Force unifiée de l’AES se trouve confrontée à un défi sécuritaire et logistique majeur. Elle pourrait jouer un rôle déterminant en renforçant l’escorte militaire des convois stratégiques, en sécurisant les axes d’approvisionnement transfrontaliers et en mutualisant les moyens de surveillance et de renseignement entre les pays membres. Une telle coordination régionale permettrait non seulement de réduire la vulnérabilité des convois de carburant, mais aussi de garantir la continuité de l’activité économique et la stabilité sociale dans l’espace AES.
Moscou dans la reconfiguration des équilibres géopolitiques au Sahel
À la suite du départ des forces françaises des pays de l’AES et du retrait de ces pays de la CEDEAO, Moscou s’impose progressivement comme un partenaire privilégié dans le Liptako-Gourma. Sur le plan diplomatique, la dégradation des relations entre les États membres de l’AES et la France s’est traduite par des décisions fortes. Du Mali au Burkina Faso, en passant par le Niger, la présence diplomatique française a été fortement réduite, avec des ambassadeurs et plusieurs diplomates déclarés persona non grata, contraints de quitter leurs postes, illustrant une rupture profonde avec Paris. C’est dans ce contexte que l’AES a renforcé sa coopération avec la Fédération de Russie. Moscou apporte un appui subséquent en matière de formation, d’équipement et de soutien logistique dans la lutte contre les groupes armés terroristes. D’où la présence de « Africa Corps » au Mali. Les 3 et 4 avril 2025, les ministres des Affaires étrangères des pays membres de l’AES se sont rendus à Moscou pour la première session de consultations AES-Russie, en présence de Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. À l’issue de cette rencontre, un mémorandum a été signé, élargissant le cadre du partenariat militaire et sécuritaire. Cette coopération entre l’AES et la Fédération de Russie marque une reconfiguration notable des équilibres géopolitiques au Mali et, plus largement, dans l’espace sahélien.
La présence de Moscou dans la reconfiguration des équilibres géopolitiques au Sahel s’inscrit dans une dynamique de diversification des partenariats stratégiques, notamment après le recul de l’influence occidentale dans plusieurs pays de la région. En se positionnant comme un partenaire sécuritaire et diplomatique alternatif, la Russie renforce sa coopération militaire avec des États sahéliens qui entretenaient auparavant des partenariats étroits avec Paris. Cette dynamique peut également s’expliquer par l’intérêt stratégique que représentent le Niger, le Mali et le Burkina Faso, détenteurs de ressources naturelles majeures telles que l’or et l’uranium. À travers le renforcement de ces partenariats, Moscou pourrait ainsi structurer sa présence autour de secteurs stratégiques afin de consolider son positionnement économique et géopolitique dans la région.
Un paysage politique sans partis politiques
Après le départ des ambassadeurs de la France et le renforcement de la coopération avec Moscou, les régimes de transition des pays de l’AES ont engagé des réformes profondes du paysage politique. Au Mali, une consultation des forces vives de la Nation et des Maliens établis à l’extérieur s’est tenue les 28 et 29 avril 2025 à Bamako. Parmi les recommandations issues de ces assises figurent en droite ligne l’extension de la durée de la Transition à cinq ans renouvelables et la dissolution de tous les partis politiques. Le 13 mai 2025, le général d’armée Assimi Goïta a dissous tous les partis politiques du pays. Quelques semaines plus tard, le 11 juillet 2025, il a adopté la Charte de la Transition, révisée par le Conseil national de Transition (CNT), instaurant officiellement une période de Transition de cinq ans renouvelables.
Au Niger, les Assises nationales tenues en février 2025 ont recommandé une transition de cinq ans, renouvelable, ainsi que la dissolution des partis politiques, une décision formalisée le 26 mars 2025 par le général d’armée Abdourahamane Tiani. Au Burkina Faso, la suspension des partis politiques est en vigueur depuis le 27 septembre 2022. La Charte de la Transition, modifiée le 25 mai 2024 lors des Assises nationales, a été adoptée par le capitaine Ibrahim Traoré, prorogeant la Transition à une durée de cinq ans.  Ces mesures visent, selon les autorités de transition de l’AES, à assainir le paysage politique, tandis que certains observateurs y voient un moyen de consolider le pouvoir.
Dans l’ensemble de l’espace AES, l’interdiction des activités des partis politiques et des associations à caractère politique pourrait réduire les marges d’expression de l’opposition politique durant la transition. Elle pourrait s’inscrire également dans une logique de sécurisation du processus institutionnel et militaire, notamment pour faciliter la mise en place et l’opérationnalisation de la Force conjointe de l’AES.
La voix de l’AES dans le monde
Pour porter la voix de la Confédération des États du Sahel dans le monde, les Chefs d’État ont inauguré AES-TV lors du deuxième jour de leur Collège, tenu à Bamako du 22 au 23 décembre 2025. Une radio confédérale est également lancée au Burkina Faso et un journal au Niger. Cette initiative intervient dans un contexte de suspension de médias français tels que RFI et France 24, accusés par les autorités de l’AES de diffuser de la désinformation.
Dans une interview accordée à l’Office de Radio et Télévision du Mali (ORTM), à la veille du deuxième Collège des chefs d’État de l’AES, le général d’armée Assimi Goïta, chef de l’État du Mali, a déclaré que l’objectif est de fournir une information fiable aux populations et de contrer les campagnes de désinformation visant à déstabiliser les États membres de l’AES. Ces médias permettront certainement à la Confédération de s’exprimer sur la scène internationale et de valoriser sa culture ainsi que ses initiatives régionales.
Sortie de la CPIÂ : entre choix et enjeux
Les pays de l’AES ont engagé leur retrait de la Cour pénale internationale (CPI) le 22 septembre 2025, dénonçant une justice qu’ils jugent « sélective et inéquitable » à l’égard des États africains. Cette décision intervient après la publication du rapport de l’ONU sur la frappe de l’Armée malienne à Moura (Mali), qui s’est déroulée du 27 au 31 mars 2022. Selon ce rapport rendu public le 12 mai 2023, plus de 500 civils auraient été tués par l’Armée malienne. En claquant la porte de la CPI, le Mali, le Burkina Faso et le Niger limitent les enquêtes et poursuites internationales liées à de telles accusations qu’ils jugent fallacieuses, affirmant leur volonté de préserver leur autonomie et de contrôler la gestion des affaires sensibles à l’échelle nationale.
L’Alliance des États du Sahel illustre la volonté du Mali, du Burkina Faso et du Niger d’affirmer une souveraineté politique, économique et informationnelle au cœur du Sahel. Ces choix s’accompagnent de défis majeurs : sécuriser les populations, assurer un développement tangible et asseoir la crédibilité des nouveaux instruments régionaux. Alors que ses populations vivent dans un environnement politique en mutation, l’AES saura-t-elle transformer ses ambitions en résultats tangibles, capables de convaincre à la fois ses citoyens et la communauté internationale ?
Moussa Diakité
L’AES en chiffres et faits clés
16 septembre 2023 : Création de l’Alliance des États du Sahel (AES).
1er décembre 2023 : Retrait conjoint du Burkina Faso et du Niger du G5 Sahel.
6 juillet 2024 : Transformation de l’AES en Confédération.
28 janvier 2024 : Retrait des pays de l’AES de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
22 septembre 2025 : Retrait des pays de l’AES de la Cour pénale internationale (CPI).
1er décembre 2023 : Sortie des pays de l’AES du G5 Sahel.
20 décembre 2025 : Mise en service de la Force unifiée de l’AES (FU-AES).
3-4 avril 2025 : Première session de consultations AES-Russie tenue à Moscou.
22-23 décembre 2025 : Lancement d’AES-TV et des médias confédéraux lors du collège des trois Chefs d’État à Bamako.
Source : Le PAYS
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