L’analyse du succès de la première levée de fonds du Mali en 2026 révèle une fracture inquiétante entre la santé financière de l’État sur les marchés régionaux et l’asphyxie croissante des entreprises locales. Diagnostic d’une économie à deux vitesses.
Le verdict est tombé comme une bouffée d’oxygène pour les caisses de l’État: pour sa première sortie de l’année 2026 sur le marché des titres publics de l’Union monétaire Ouest-fricaine (UMOA), le Mali a récolté 44 milliards de FCFA, dépassant son objectif initial. Avec plus de 80 milliards de FCFA de propositions de la part des investisseurs, Bamako semble jouir d’une cote de confiance intacte auprès des banques régionales. Même le Fonds monétaire international (FMI) affiche un optimisme prudent, projetant une croissance de 5,5%.
Pourtant, derrière ces chiffres clinquants, la réalité du terrain est bien plus sombre. Pour l’entrepreneur malien, cette «ruée des investisseurs» ressemble à un mirage.
Le piège de l’endettement sélectif
Depuis 2020, le Mali s’est installé dans un cycle de dépendance aux marchés financiers pour combler ses déficits. Si l’État parvient à convaincre les banques de l’Union, il le fait au prix de taux d’intérêt de plus en plus onéreux. Cette «prime de risque» que le pays paie finit par peser lourdement sur le budget national, limitant les investissements dans les services de base.
Plus grave encore, cette mobilisation massive de l’épargne régionale crée un effet d’éviction: l’argent prêté à l’État est autant d’argent qui ne sera pas prêté aux Petites et moyennes entreprises (PME) locales. Les banques préfèrent la sécurité du Trésor public au risque industriel, condamnant des projets structurants, comme ceux visant la transformation locale du textile ou de l’agro-industrie, à rester dans les cartons.
Une dette intérieure qui tue la production
Le véritable «mal malien» réside aujourd’hui dans l’incapacité du gouvernement à solder sa dette intérieure. Des centaines d’entreprises locales, créancières de l’État, attendent leurs paiements depuis parfois trois (03) ans. En retenant ces fonds, le gouvernement bloque le moteur même de la croissance. Une entreprise non payée est une entreprise qui ne recrute plus, qui ne paie plus ses propres impôts et qui finit par mettre la clé sous la porte.
Le résultat est flagrant: de nombreux chantiers sont à l’arrêt et les «champions nationaux» capables de porter l’économie sont aux abonnés absents. Le Mali consomme ce qu’il ne produit pas et finance son train de vie par une dette qu’il peine à réinjecter dans son propre tissu industriel.
Pour une thérapie de choc
Pour que la croissance de 5,5% ne reste pas un simple chiffre dans les rapports de Washington, un changement de cap radical est nécessaire.
La priorité absolue doit être l’apurement de la dette intérieure. L’État pourrait envisager la titrisation de ces créances: permettre aux entreprises de transformer leurs factures impayées en titres négociables auprès des banques pour retrouver de la trésorerie immédiate.
Ensuite, chaque franc emprunté sur les marchés doit être «fléché». Emprunter pour payer des factures de fonctionnement est une erreur stratégique. L’endettement ne devient vertueux que s’il finance des infrastructures productives, énergie et usines de transformation, capables de générer la richesse qui remboursera la dette de demain.
Enfin, le Mali doit muscler son secteur privé. Sans une politique volontariste pour formaliser l’économie et soutenir des projets d’envergure, le pays restera vulnérable aux chocs extérieurs. Le succès financier de 2026 ne doit pas être une fin en soi, mais le dernier signal pour engager les réformes de structure. La confiance des investisseurs est une ressource épuisable; il est temps que l’économie réelle en profite enfin.
Par A.K. DRAMÉ
Source : Inter De Bamako
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