Au cours des trois dernières décennies, l’or est devenu la principale source de revenu du Mali dépassant le coton qui occupait la première place.
Les revenus tirés de l’or représentent environ 25 % du PIB et 75 % des ressources d’exportation. La part de l’or n’a cessé de croître soutenue par la hausse continue des cours. Cette situation n’a fait que raviver notre espoir de voir le futur radieux d’un Mali de nos rêves.
Malheureusement, la richesse en or comme en d’autres ressources naturelles a souvent été une malédiction plutôt qu’une bénédiction dans la plupart des pays en développement. En d’autres termes, l’or n’a pas permis une réduction significative de la pauvreté au Mali ni une amélioration majeure du niveau de développement des localités de production. Aussi, nous pouvons légitimement nous demander où va l’or et comment vaincre la malédiction liée à l’or.
Nous prenons la parole aujourd’hui non pas par colère mais par responsabilité envers nos parents et envers nos concitoyens qui souffrent des effets négatifs de l’exploitation minière tels que les dégâts sur l’environnement et le manque d’infrastructures de base.
Nous leur devons une reconnaissance pour leurs travaux collectifs de construction d’écoles et d’aménagement de routes au profit de notre génération. Nous n’avons d’autre ambition que justifier leur confiance et honorer leur engagement pour la patrie.
Nos propos vont s’articuler autour de deux points : l’analyse sommaire du secteur minier et les remèdes à la malédiction liée à l’or.
Le secteur minier
Cette analyse indique que l’or et les autres ressources exploitées du sous-sol ont contribué de manière significative à l’essor économique du monde. Toutes les activités notamment les transports, l’habitat, l’agriculture et les industries doivent leur développement à l’exploitation et à la mise en valeur des ressources du sous-sol à travers les substances utilisées dans les équipements et intrants.
Aussi, le développement de la plupart des pays nantis s’est bâti autour d’une ou plusieurs ressources minérales. Nous pouvons citer le fer et le charbon pour les pays d’Europe, l’or et le pétrole pour les Etats-Unis et l’or pour l’Afrique du Sud. Rappelons enfin que grâce à l’or Johannesburg, jadis une bourgade, est devenue une mégapole.
Au Mali, l’or fait partie de notre culture et de notre histoire. Les anciens ont toujours alterné l’agriculture et l’orpaillage traditionnel. A Kéniéba, depuis l’époque précoloniale, l’ouverture et l’exploitation d’un placer étaient soumises à la célébration de sacrifices rituels et au respect de principes dogmatiques.
Au XIVème siècle, l’or a fait de l’Empire du Mali l’un des plus célèbres au monde. Le pèlerinage de l’Empereur Kankou Moussa en 1324 qui a emporté avec lui huit tonnes d’or a fait fléchir le cours du métal jaune à l’époque.
Depuis l’avènement de la IIIème République, le secteur minier est rentré dans les priorités nationales. En quelques années notre pays a réussi à s’élever au troisième rang des pays africains producteurs d’or. Mais rappelons que ce développement du secteur minier n’a pas permis d’atteindre le niveau de développement économique et social attendu. Le Mali reste relativement pauvre au regard des insuffisances notoires dans les domaines des transports, de l’éducation, de la santé, des télécommunications et des infrastructures. Les localités de production sont confrontées à la fois aux conséquences néfastes de l’exploitation industrielle et aux difficultés liées au faible niveau d’investissement en équipements de base par l’Etat. A titre d’exemple, le Cercle de Kéniéba qui compte quatre mines d’or en exploitation demeure particulièrement enclavé et reste coupé de son chef-lieu de région, Kayes, pendant une bonne partie de la saison des pluies.
Il reste à espérer un sursaut national entrainant une gestion judicieuse des revenus générés par l’or en faveur du financement de programmes majeurs au niveau national mais aussi de projets sectoriels justes et équitables dans les localités minières. Pour ce faire, il convient d’identifier des remèdes à la malédiction liée à l’or.
Les remèdes à la malédiction liée à l’or
Il n’existe pas de solution miracle mais des remèdes qui nécessitent d’être combinés pour espérer un résultat positif. En outre, la liste de ces remèdes n’est pas exhaustive. Nous proposons ici les remèdes que nous jugeons pertinents et réalistes :
L’accès des citoyens à l’information sur les revenus générés par l’or : La publication des informations dans la presse sur la gestion des revenus provenant des ressources naturelles tel que l’or est un puissant levier de lutte contre la malédiction liée à l’or. Les citoyens doivent être informés sur les paiements des sociétés minières au gouvernement et aux Collectivités Territoriales mais aussi sur la gestion et l’utilisation de ces revenus. La publication des informations dans la presse nécessite en plus une campagne d’éducation et de sensibilisation des populations qui sont, le plus souvent, analphabètes. Elles doivent être éduquées sur les inconvénients de l’exploitation minière et sur les profits que les citoyens peuvent tirer des activités minières. Mieux outillés, les citoyens pourront en toute responsabilité exercer leur rôle de suivi-contrôle de la gestion des revenus de l’or par le gouvernement et par les autorités des Collectivités Territoriales. L’implication active des citoyens peut améliorer la gouvernance et rendre efficiente la gestion des ressources de l’or. Le rôle d’avant-garde des citoyens responsables et capables de s’indigner va influencer positivement l’utilisation de l’argent généré par l’or.
Pour tout dire, l’accès des citoyens aux informations sur les ressources de l’or et la participation d’une société civile forte dans la gestion des revenus générés par l’or sont des préalables pour que cette ressource contribue de manière significative au développement du pays et à la réduction de la pauvreté.
La révision du code minier
Le premier code du Mali, institué en 1970 a pour la première fois ouvert le secteur minier à l’investissement privé. La révision de ce code en 1991 a créé un climat favorable aux investissements étrangers dans le domaine. L’évolution du Code Minier à travers les différentes révisions a préservé un climat favorable à un investissement pouvant attirer les investissements étrangers dans le secteur minier tout en limitant la participation de l’Etat.
Une indication majeure d’un changement d’attitude envers l’investissement étranger est l’adoption du nouveau Code Minier par le Gouvernement de la Transition en ce qui concerne les revenus de l’Etat qui ont connu une forte croissance. En effet, l’application du nouveau Code permet à l’Etat de tirer d’avantage profit des cours de l’or grâce aux taxes variables. A ce jour, ce code peut être considéré comme celui qui a répondu au mieux aux aspirations du peuple malien.
Cette réforme stratégique du secteur minier nécessite des mesures supplémentaires pouvant contribuer à améliorer la gouvernance du secteur minier. Dans ce cadre, nous recommandons à l’Etat la formulation d’une politique de distribution des revenus générés par l’or. Cette nouvelle politique doit être basée sur des principes plus justes et plus équitables. Ainsi, en plus de l’Etat et des Collectivités Territoriales, cette distribution va inclure une part pour les générations futures. Dans ce cadre, l’Etat peut créer un Fonds Souverain qui aura pour objectifs principaux de générer des ressources, de financer des programmes spéciaux de développement et de dédommager les terres occupées par l’activité minière.
La réalisation d’infrastructures de base dans les localités d’exploitation minière :
Au Mali, la volonté est de faire profiter l’ensemble de la nation malienne des revenus générés par l’or. Cette intention déclarée ne doit pas être un obstacle à la prise en compte des besoins spécifiques des localités minières en infrastructures. En effet, la fièvre de l’or détournant le plus souvent les bras valides des activités de production agricole, la forte concentration humaine, l’enclavement, la faible couverture sanitaire, scolaire, la dégradation de l’environnement et le faible niveau de réalisation des équipements de base sont entre autres des contraintes majeures que subissent les localités minières. A titre d’exemple, l’électrification du cercle de Kénieba reste en attente malgré les besoins croissants et les demandes légitimes des populations.
Les réalisations d’infrastructures de base dans les localités d’exploitation des ressources naturelles pouvant atténuer les contraintes évoquées constituent à cet égard un remède potentiel à la malédiction liée à l’or.
Dans ces localités, l’Etat doit nécessairement construire les équipements de base qui répondent aux besoins conjoncturels des populations. L’objectif recherché est d’abord de réduire la pauvreté et ensuite de faire des localités d’exploitation de l’or des pôles de développement.
Formation et renforcement des capacités
L’analphabétisme et la très faible qualification professionnelle des populations locales privent celles-ci de certains emplois dans les sociétés minières et de bien d’autres opportunités. Ainsi, la plupart des emplois qualifiés sont occupés par des travailleurs étrangers. Pour inverser la tendance et permettre aux populations locales de mieux profiter des offres des sociétés minières, l’Etat doit assurer la formation des jeunes et procéder au renforcement de leurs capacités.
Au niveau de la formation, l’Etat peut envisager la création d’une école des mines. Il doit également susciter la création et le renforcement des centres de formation professionnelle dont le rôle va être l’apprentissage et le perfectionnement des jeunes. Il s’agit de leur donner un métier et des qualifications professionnelles répondant aux besoins du marché de l’emploi des mines et des autres entreprises locales.
Le renforcement des capacités peut concerner les ONG et les associations locales ainsi que les groupements de jeunes et de femmes dans les villages. Ces acteurs, bien outillés, pourrons à la fois participer à la gestion des revenus de l’or et contribuer au développement local à travers des activités génératrices de revenus et de création de richesses.
L’entreprenariat local
Les problèmes d’inorganisation des producteurs locaux, les difficultés d’accès au financement des banques et le manque d’initiatives des acteurs locaux sont à prendre en compte dans le niveau insatisfaisant des résultats économiques et sociaux constatés dans les localités de production des ressources minières. Il s’agit de la faible production de biens et services dont les mines ont besoin. On peut citer notamment les produits maraîchers, la viande, le pain, la maintenance des véhicules etc. Le plus souvent les mines importent ces biens des pays voisins. Et pourtant, il existe des possibilités de produire sur place des fruits et légumes, de construire des abattoirs et des boulangeries modernes répondant aux normes de qualité exigées par les mines.
Il revient à l’Etat et aux Collectivités Territoriales d’organiser et d’accompagner les jeunes, les femmes et les opérateurs économiques à créer de petites et moyennes entreprises qui vont permettre une articulation entre les activités de la mine et l’économie locale. Cette mesure peut aboutir à une réduction de la pauvreté et à une croissance et pourquoi pas à la prospérité.
Pour conclure, une gestion juste et équitable des revenus générés par l’or basée sur les reformes récentes du Code Minier et la mise en œuvre des remèdes à la malédiction liée à l’or va potentiellement constituer le socle d’une croissance partagée entre l’Etat, les Collectivités Territoriales et prenant en compte la part des générations futures.
Fily Kéita
Ancien député
Source : Mali Tribune
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